Dolorisme, plaisir, gêne : quand la douleur pendant les rapports n’est pas “normale”

Dolorisme, plaisir, gêne : quand la douleur pendant les rapports n’est pas “normale”

On a souvent appris – surtout aux femmes – que “ça peut faire mal”, que “c’est normal au début”, qu’il faut “faire avec”. Résultat : beaucoup de personnes acceptent des rapports douloureux, se forcent, ou minimisent ce qu’elles ressentent, par peur de décevoir l’autre ou de “ne pas être normal·e”.

Pourtant, un principe est simple :
👉 La douleur n’est pas un prix à payer pour avoir une sexualité.
Elle mérite d’être entendue, comprise… et prise en charge.

Dans cet article, on parle de douleurs pendant les rapports, de ce qu’on appelle parfois un “dolorisme” sexuel (le fait de s’habituer à souffrir), et de pourquoi ce n’est ni une fatalité, ni une norme. Et, surtout, comment réagir.


1. Quand le plaisir rime (trop) souvent avec douleur

La douleur pendant les rapports peut se manifester de nombreuses façons :

  • brûlures ou picotements à l’entrée du vagin ou de l’anus ;
  • sensation de tiraillement, de déchirure, d’aiguille ;
  • douleur profonde dans le bas-ventre ou le bassin lors de la pénétration ;
  • gêne ou douleur pendant les mouvements, certaines positions, ou après le rapport ;
  • pour les personnes à pénis : douleur au niveau du gland, du frein, des testicules, du bassin, etc.

Beaucoup de personnes n’en parlent pas parce que :

  • elles ont honte,
  • elles ont peur de “casser l’ambiance”,
  • elles entendent depuis toujours que “c’est comme ça”,
  • ou elles croient que c’est forcément “dans leur tête”.

Résultat : on s’habitue. On s’anesthésie. On se coupe de son propre ressenti.


2. Dolorisme : quand on s’habitue à souffrir “par habitude”

On peut appeler dolorisme sexuel cette tendance à :

  • tolérer la douleur en silence,
  • continuer malgré tout “pour faire plaisir”,
  • considérer que son propre inconfort est moins important que le désir de l’autre,
  • confondre endurance, sacrifice, amour… et absence de limites.

Ce n’est pas du BDSM consenti, négocié, avec codes, safeword, et plaisir partagé.
C’est de la souffrance subie, souvent en silence, parfois même en se disant :

“C’est moi le problème, je suis trop sensible, pas assez ouverte, pas assez performante…”

Normaliser cette douleur, c’est faire taire le corps, alors qu’il essaie justement de parler.


3. Douleur ≠ plaisir : différencier érotisme et souffrance

Il existe des pratiques où une certaine forme de douleur contrôlée peut être vécue comme excitante : fessées, morsures, griffures, pratiques BDSM…
La différence, c’est le cadre :

  • tout est parlé à l’avance ;
  • chacun·e peut dire stop à tout moment (safeword, signaux clairs) ;
  • la douleur, si elle existe, est choisie, recherchée, encadrée ;
  • la sécurité physique et émotionnelle est au centre.

À l’inverse, une douleur :

  • non désirée,
  • ni comprise,
  • ni discutée,
  • qui laisse une impression de malaise, de honte, de “je me suis forcé·e”

…n’a rien d’érotique.
C’est un signal d’alarme.


4. D’où peut venir la douleur pendant les rapports ?

Sans poser de diagnostic (ça, seul un pro de santé peut le faire), on peut citer des causes fréquentes.

4.1. Pour les personnes à vulve / vagin

  • Manque de lubrification :
    excitation insuffisante, stress, fatigue, médicaments, ménopause…
    → sensation de brûlure, de frottement désagréable.

  • Pénétration trop rapide / sans préliminaires :
    le corps n’a pas le temps de se préparer, les tissus ne sont pas assez souples.

  • Sécheresse vaginale :
    ménopause, post-partum, pilule/traitements, dérèglements hormonaux.

  • Vaginisme (contractions involontaires des muscles du plancher pelvien) :
    toute tentative de pénétration (tampon, doigt, pénis, sextoy) devient douloureuse, voire impossible.

  • Vestibulodynie / vulvodynie :
    douleurs chroniques à l’entrée du vagin, même au simple toucher, au frottement d’un tissu, etc.

  • Endométriose, adénomyose, kystes, infections, mycoses, IST, etc. :
    peuvent entraîner des douleurs lors des rapports, profondes ou superficielles.

  • Cicatrices (accouchement, chirurgie, violences) :
    zones hypersensibles, tiraillements.

4.2. Pour les personnes à pénis

  • Frein trop court :
    douleur au niveau du gland ou déchirure lors des mouvements.

  • Infections, IST, prostatite, irritations :
    brûlures à l’éjaculation, douleurs pelviennes.

  • Douleurs testiculaires :
    causes variées, nécessitent un avis médical.

4.3. Facteurs psychologiques et relationnels

  • anxiété, peur de ne pas être à la hauteur ;
  • traumatismes sexuels passés ;
  • pression pour avoir un rapport alors qu’on n’en a pas envie ;
  • manque de communication, difficulté à dire “stop”, “ralentis”, “pas comme ça”.

Souvent, physique et psychique se mélangent : une douleur physique crée de la peur, qui augmente la tension, qui… re‑crée de la douleur.


5. Ce que la douleur vient dire : écouter au lieu de subir

Au lieu de se dire “je dois supporter”, on peut se demander :

  • exactement j’ai mal ?
  • Quand ça commence à faire mal ? Au moment de la pénétration ? Au milieu ? Après ?
  • Avec quoi : pénis, doigts, sextoy, certaines positions seulement ?
  • Qu’est-ce que je ressens aussi émotionnellement ?
    Malaise, colère, honte, tristesse, peur, impression de “me trahir” ?

Ta douleur n’est pas un caprice.
C’est un message : “Là, quelque chose ne va pas pour moi.”


6. En parler avec son/sa partenaire : la clé pour sortir du silence

La première étape pour sortir du dolorisme, c’est de ne plus être seul·e avec ça.

Tu peux dire par exemple :

  • “Quand on fait l’amour comme ça, j’ai souvent mal, j’aimerais qu’on en parle.”
  • “J’ai besoin qu’on prenne plus de temps / plus de lubrifiant / d’autres positions.”
  • “Ce n’est pas toi le problème, mais mon corps me parle, et j’ai besoin qu’on l’écoute ensemble.”

Un·e partenaire qui tient à toi :

  • préférera adapter sa manière de faire,
  • que de te savoir en train de souffrir en silence.

S’il/elle refuse de prendre ta douleur en compte, c’est la relation qu’il faut questionner.


7. Adapter les pratiques : douceur, lubrifiant, positions, sextoys

En attendant un éventuel avis médical (souvent nécessaire), on peut déjà ajuster beaucoup de choses en pratique.

7.1. Ralentir le rythme

  • Allonger les préliminaires : caresses, baisers, massages, stimulation externe.
  • N’arriver à la pénétration (s’il y en a une) que lorsque le corps est vraiment prêt.
  • S’autoriser à s’arrêter dès que ça fait mal, sans culpabilité.

7.2. Utiliser du lubrifiant, sans hésiter

Le lubrifiant n’est pas un aveu d’échec, c’est un allié du plaisir :

  • en gel, crème, silicone ou à base d’eau selon les besoins ;
  • compatible avec les sextoys et/ou préservatifs (à vérifier);
  • indispensable en cas de sécheresse (ménopause, médicaments, etc.).

7.3. Jouer sur les positions

Certaines positions :

  • permettent à la personne qui a mal de garder le contrôle de la profondeur et du rythme (ex : au‑dessus, sur le côté, ou positions moins “profondes”) ;
  • réduisent la pression sur certaines zones douloureuses.

L’idée : trouver les configurations les plus confortables, pas celles “qu’on voit partout”.

7.4. Choisir des sextoys adaptés

  • Taille modérée pour débuter, formes douces, matières de qualité ;
  • privilégier la stimulation externe si la pénétration est douloureuse (clitoris, périnée, pénis, tétons, etc.) ;
  • choisir des jouets qui permettent de redécouvrir le plaisir sans se faire violence.

L’objectif n’est pas de “forcer le corps à s’habituer”, mais de l’accompagner en douceur.


8. Quand et qui consulter ?

Dès que :

  • la douleur est fréquente,
  • te gâche le plaisir,
  • t’angoisse,
  • ou te fait éviter les rapports…

…il est légitime de demander de l’aide.

Professionnel·les possibles :

  • Gynécologue / sage-femme (douleurs vulvaires, vaginales, pelviennes) ;
  • Médecin généraliste de confiance, pour un premier tri ;
  • Urologue / andrologue pour les personnes à pénis ;
  • Sexologue, thérapeute de couple pour l’impact émotionnel et relationnel ;
  • Kinésithérapeute ou sage-femme spécialisé·e en rééducation périnéale(vaginisme, tensions pelviennes, suites d’accouchement, etc.).

Tu as le droit :

  • de demander un second avis si tu ne te sens pas écouté·e ;
  • de refuser qu’on minimise ta douleur avec un “c’est dans votre tête” ou “c’est normal, madame / monsieur”.

9. Tu n’as rien à “prouver” en souffrant

On t’a peut-être appris que :

  • “tout le monde passe par là”,
  • “c’est comme ça au début”,
  • “si tu l’aimes, tu dois bien accepter ça”,
  • “tu exagères un peu”.

Mais ton corps, lui, ne ment pas.

Tu n’as rien à prouver :

  • ni en “tenant bon”,
  • ni en encaissant,
  • ni en faisant passer ton confort après tout le reste.

La sexualité est un espace où tu peux te sentir :

  • respecté·e,
  • écouté·e,
  • et en sécurité dans ton propre corps.

La douleur peut arriver, bien sûr. Mais répétée, elle mérite toute ton attention– et celle des personnes qui t’entourent.